L’influence française sur l’architecture de Thessalonique

 

L’influence française sur l’architecture de Thessalonique

Commençons notre voyage dans la ville par la place Aristote, l’un des legs d’Ernest Hébrard. Le célèbre architecte et urbaniste français, que nous avons déjà croisé dans nos précédentes chroniques¹, élabore un nouveau plan pour Thessalonique après le grand incendie de 1917, qui ravage la ville et efface une partie de son passé ottoman. Il propose un traitement innovant des bâtiments historiques, mettant en valeur les monuments byzantins épargnés par les flammes, entourant les sites archéologiques d’artères piétonnières, et introduisant un style néo-byzantin dans les ouvrages qu’il dessine. Les arcades de la place Aristote sont les plus célèbres des édifices bâtis dans cette veine architecturale.

Le style néo-byzantin n’est pourtant pas l’apanage d’Hébrard : dans l’entre-deux-guerres, d’autres architectes français ou formés en France contribuent à son éclosion dans la ville, ainsi qu’à son hybridation avec d’autres tendances de l’architecture contemporaine. Ceci aboutit à l’« éclectisme² » caractéristique des bâtiments saloniciens, résultat du cosmopolitisme et de la variété des goûts de leurs commanditaires.

Rappelons ainsi le rôle majeur joué par Joseph Pleyber, l’ingénieur français qui seconde Hébrard pour la reconstruction de la ville après l’incendie de 1917, puis continue son œuvre à Thessalonique après le départ des troupes de l’armée d’Orient en 1918. Celui-ci reçoit des commandes d’ampleur, qu’il réalise tantôt seul, tantôt en collaboration avec l’ingénieur salonicien formé à Paris, Élie Hassid Fernandez : l’hôtel Excelsior, l’hôtel Tourist, de même que de nombreux immeubles de bureaux et grands magasins de la rue Vénizélou portent ainsi sa signature.

Une autre personnalité incontournable, Marinos Delladatsimas – architecte grec diplômé de l’École spéciale d’architecture de Paris, durablement marqué par la pensée française – signe l’impressionnant immeuble de XANΘ/YMCA, ainsi que l’hôtel Méditerranée, célèbre pour son style néo mauresque.

Par la suite, dans les années 1930, ce sont justement ses anciens camarades de l’École spéciale A. Zachariadis, J. Dimitriadis et S. Poselli, qui impulsent un modernisme modéré dans leurs constructions, prenant leurs distances avec les héritages académiques de l’Ecole des Beaux-Arts et les plans d’Hébrard, comme avec la tendance Art déco.

Mais remontons à nouveau le temps en direction des avenues Vassilissis Olgas et Vassileos Georgiou – nom actuel des grands axes qui composaient autrefois le quartier dit « des Campagnes² ». Le terme désignait la partie est de la ville, à l’extérieur des remparts qui s’étendaient alors jusqu’à la Tour blanche : elle abritait des terres arables, à l’écart du centre, qui furent urbanisées et habitées au cours des années 1880-1890. La grande bourgeoisie de l’époque s’y établit progressivement : là, ce n’est plus l’identité confessionnelle ou nationale qui dicte son implantation spatiale, mais le statut socio-économique, allié à la quête simultanée d’un environnement sain et d’un certain prestige.

Pour construire ces résidences, les familles font appel à des architectes de renom, souvent formés à l’étranger, en Italie, en Allemagne, ou en France. L’on doit ainsi la résidence Modiano, élaborée en 1906, à l’ingénieur Élie Modiano, ancien élève de l’École centrale des arts et manufactures de Paris. Depuis 1970, cette villa du 68, avenue Vassilissis Olgas abrite, derrière son élégante façade ocre, le Musée folklorique et ethnologique de Macédoine-Thrace.

Aujourd’hui, bien que les manoirs, restaurés ou abandonnés, continuent d’attirer l’œil des passants, il ne reste de l’ancien quartier qu’une image fragmentaire puisque, sur la centaine d’hôtels particuliers qu’il comptait, seule une vingtaine subsiste avenue Vassilissis Olgas : il a souffert de la disparition des habitants musulmans, puis juifs, et ensuite de la mutation urbaine et des démolitions des années 1960.

La Thessalonique contemporaine n’en reste pas moins influencée par la pensée architecturale française : de nombreux architectes de la région, actifs de nos jours, ont été formés en France, et c’est par exemple un cabinet franco-grec qui a réalisé la Nea Paralia, vaste promenade du front de mer achevée en 2013 et devenue un repère majeur dans la ville, tant pour ses habitants que pour ses visiteurs.

¹ Voir la Chronique du Jeudi « Ernest Hébrard, l’âme du plan de Thessalonique ».

² Tendance qui consiste à mêler des éléments empruntés à différents styles ou époques de l’histoire de l’art et de l’architecture, très en vogue entre les années 1860 et la fin des années 1920.

² En grec Εξοχών, aussi appelé Hamidiye sous l’empire ottoman, en l’honneur du sultan Abdul Hamid II.

 

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