Ernest Hébrard, l’âme du plan de Thessalonique

Après la trêve de Pâques, nous vous retrouvons aujourd’hui pour une chronique autour d’Ernest Hébrard, ce Français à l’origine du plan de Thessalonique.
Nous vous informons que nous passons dorénavant à un rythme mensuel et vous retrouverons donc chaque premier jeudi du mois pour une nouvelle Chronique du Jeudi de LA FRANCE À THESSALONIQUE.
Bonne lecture !

 

Ernest Hébrard, l’âme du plan de Thessalonique

Comme nous l’avons évoqué dans d’autres chroniques, la France a apporté une contribution très significative au développement de Thessalonique au fil des siècles : elle est en particulier le premier pays étranger à ouvrir un consulat dans la ville, en 1686¹ ; à la fin du XIXᵉ siècle, c’est à un entrepreneur français qu’est confiée la construction du port² ; et pendant la Première Guerre mondiale, l’armée d’Orient contribue à la métamorphose de la ville et de la région, construisant routes, ponts, voies ferrées, entrepôts, et renforçant approvisionnement en eau et agriculture³.

Cette armée d’Orient, sous commandement français, était composée de soldats, mais aussi d’ingénieurs, de scientifiques, d’agronomes, de médecins, d’archéologues ou d’architectes. Parmi eux, il en est un, Ernest Hébrard, qui joua un rôle de premier ordre dans la conception urbaine de Thessalonique telle que nous la connaissons aujourd’hui.

En août 1917, un gigantesque incendie embrase la ville pendant plus de trente heures, détruisant la quasi-totalité du centre historique, et laissant quelque 70 000 personnes sans abri. Le gouvernement grec décide alors de repenser totalement le schéma de la ville pour la moderniser et lui donner une nouvelle identité (tout juste cinq ans après le retour de Salonique dans le giron grec). Il constitue alors une commission internationale, où plusieurs architectes sont appelés à participer, dont le Français Ernest Hébrard, le Britannique Thomas Mawson, ou encore les Grecs Aristotélis Zachos et Konstantinos Kitsikis, aux côtés d’ingénieurs comme le Français Joseph Pleyber.

Le Premier ministre Eleftherios Venizelos et son ministre des Communications Alexandros Papanastassiou comprennent vite l’avantage de disposer sur place d’une personne telle qu’Ernest Hébrard. L’architecte urbaniste français, qui dirige le service d’Archéologie de l’armée française d’Orient, est diplômé de l’École des Beaux-Arts à Paris. Lauréat du prix de Rome en 1904, il a notamment travaillé, lors de son séjour à la Villa Médicis⁴, sur l’architecture du pourtour méditerranéen (en particulier le palais du Dioclétien à Split) ainsi que sur le plan d’une cité idéale, le « Centre mondial de communication », entièrement dédiée à la connaissance.

L’équipe de la commission se met immédiatement à l’œuvre et Hébrard, à qui l’on confie la direction des travaux, imagine une ville exemple, mobilisant toutes ses connaissances en matière d’urbanisme, son ingéniosité, ainsi que son goût pour la beauté et l’archéologie.

Il est impressionnant de mesurer aujourd’hui l’esprit visionnaire et précurseur dont il fait preuve. Hébrard dresse un plan très organisé, synthèse de sa culture classique et des influences modernes de l’urbanisme. Il dessine un centre-ville presque symétrique, composé de vastes avenues parallèles au front de mer (notamment la voie antique Egnatia, qu’il élargit), entrecoupées de perpendiculaires ouvrant sur la baie, et de diagonales reliant des bâtiments emblématiques. Il a toujours à l’esprit la qualité de vie des habitants, prévoyant de vastes espaces publics, des parcs et des trottoirs arborés, la mise en valeur du riche patrimoine archéologique et architectural de la ville⁵, ou la construction de bâtiments au style néo-byzantin pour valoriser l’histoire locale.

Même si tout ce qu’il avait imaginé n’a pas pu être réalisé⁶, le legs d’Hébrard demeure considérable. On peut en particulier s’en rendre compte lorsque l’on flâne sur la majestueuse place Aristote, extrémité de l’axe central du plan d’Hébrard⁷ qui offre une vue superbe sur la baie du golfe Thermaïque et le mont Olympe. C’est à l’autre bout de cet axe, aux abords d’Ano Poli (la ville haute), que le Conseil municipal de Thessalonique a prévu de dédier une place à Ernest Hébrard, afin d’honorer l’architecte dont la reconnaissance internationale n’est pas encore à la hauteur de celle qu’il mérite.

Après Thessalonique, il a encore travaillé sur de nombreux projets : il est d’abord appelé en Indochine où il conçoit les plans de Hanoi et de Dalat ainsi que des bâtiments à Saigon ou à Phnom Penh ; il revient ensuite en Grèce, invité par le gouvernement Venizelos, de 1928 à 1932, pour travailler, inter alia, sur le plan d’Athènes et la construction d’établissements scolaires dans l’ensemble du pays.

Cette vie dense et créative s’achève tristement quelques mois plus tard : Ernest Hébrard s’éteint le 28 février 1933, en France, vraisemblablement des suites d’une maladie contractée lors de son séjour en Indochine.

¹ Voir la Chronique du Jeudi « 1686, ouverture du Consulat de France à Salonique ».

² Voir la Chronique du Jeudi « 1896, la France fait naître un port à Thessalonique ».

³ Voir la Chronique du Jeudi « Thessalonique et l’empreinte française du front d’Orient ».

⁴ L’Académie de France à Rome.

⁵ Héritage des périodes antiques grecque et romaine, byzantine et ottomane.

⁶ En raison de nombreux facteurs – notamment la situation qui a suivi en Grèce, les tensions sur l’immobilier et la course à la construction des années 1950 à 1970.

⁷ Perpendiculaire à la mer.

 

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