GRECE-FRANCE : une histoire commune

Grèce, France, une Histoire commune
Par Giota Mirtsioti – I Kathimerini (Le Quotidien) du 02/09/2018
http://www.kathimerini.gr/982597/gallery/politismos/atzenta/ellas-gallia-koinh-istoria

Le Festival « Dimitria » sera innovant cette année encore. L’ouverture du 53e Festival de la Ville de Thessalonique au cimetière militaire interallié de Zeitenlick, avec un concert organisé par le Consulat général de France et l’Institut Français, associe l’histoire et la mémoire. Philippe Forget, compositeur et musicien français inspiré par le lieu, a créé une œuvre spécialement dédiée au centenaire de la fin de la Première Guerre mondiale. Ses mélodies vont inonder la plus grande nécropole militaire de Grèce le 29 septembre, un siècle après l’armistice de la fin de Thessalonique.

L’œuvre « Zeitenlick, La Paix Retrouvée » –composition pour piano, violoncelle et voix– est dédiée à « ceux qui reposent sous le ciel de Thessalonique, à leur présence éternelle, au conflit qui s’achève, qui s’endort et à la paix retrouvée », souligne le compositeur français à propos de son œuvre commémorative. Il s’agit d’une œuvre composée exclusivement pour Thessalonique qui fut la scène d’une grande opération militaire pendant la Première Guerre mondiale, plus connue sous le nom de Front d’Orient, mais également une œuvre qui rappelle que « nos combats, nos guerres modernes soufflent la nécessaire concorde qui doit régir nos sociétés ».

Chaque visite au Cimetière interallié de Thessalonique est une leçon d’histoire. Pour chaque Européen. C’est le souvenir de la Grande Guerre. Vivant. Choquant. Imposant. Profondément européen. La vaste nécropole à l’ouest de la ville –la seule en Europe où coexistent des soldats de toutes les forces de l’Armée d’Orient– un lieu chargé d’émotion, marque l’une des périodes les plus troublées de l’histoire européenne moderne, le passé politique et militaire commun des Balkans et du reste de l’Europe. Les 20 000 soldats enterrés ici depuis un siècle nous le rappellent : 8 310 Français (208 en ossuaire), dont 6 347 métropolitains, et 1 963 Sénégalais, Malgaches, Indochinois et Nord-Africains, 8 000 Serbes (dont 6 000 dans l’ossuaire), 500 Russes, 1 750 Britanniques et 3 500 Italiens.

Le dernier gardien

Trois portes situées sur l’avenue moderne et bruyante de Lagkada conduisent les visiteurs vers le monde du silence et de la mémoire. Les imposants cyprès centenaires plantés un siècle auparavant par les moines hagiorites [du Mont Athos] du Monastère serbe de Hilandar entourent et délimitent chaque secteur de Zeitenlick (mot turc qui signifie oliveraie). Dès le matin, des dizaines de Serbes arrivent devant le mausolée-monument du cimetière serbe. Les visiteurs boivent de la šljivovica (sorte d’eau de vie), certains allument une Drina sans filtre – offrande des familles à l’âme des soldats perdus. Georges Mikhaïlovitch, le dernier gardien du secteur serbe, infatigable malgré ses 90 ans, portant toujours sa veste militaire et son bicorne, raconte des histoires de soldats morts, se fait photographier, traverse le dédale des couloirs souterrains de l’ossuaire et, presque les yeux fermés, conduit les visiteurs vers leurs aïeuls.

Dans le secteur français, le plus vaste de Zeitenlick, les ouvriers qui s’occupent du lieu brisent le silence. « La France, a toujours été très présente à Salonique/Thessalonique, et est attentive à la conservation de ce lieu de mémoire », précise à la journaliste le Consul général de France à Thessalonique et directeur de l’Institut Français, Philippe Ray.

Les vastes travaux de rénovations du cimetière qui ont commencé en 2011, la création d’un musée à l’emplacement de la maison du gardien avec des planches explicatives et des objets (uniformes, armement, médailles), des ressources multimédia et un livret publié récemment par le Consulat général de France à Thessalonique avec le soutien du ministère français des Armées (il sera disponible à la cérémonie commémorative) racontent des faits historiques de la Première Guerre mondiale et du Front d’Orient.

« Même un siècle après la fin de la guerre, le « travail de mémoire » n’est pas achevé en France », explique Philippe Ray. « Nous recevons de nombreuses demandes de familles françaises, mais aussi de municipalités ou d’associations d’anciens combattants, qui sont à la recherche d’informations sur un des soldats de l’Armée d’Orient. Le rythme est d’environ 10 demandes par mois et il s’est un peu accentué en raison des commémorations du centenaire. Certains courriers sont parfois émouvants parce qu’il est question d’épisodes tus ou inexpliqués de l’histoire intime des familles. Nous sommes fréquemment contacté par un descendant de la deuxième ou de la troisième génération qui a découvert des correspondances du soldat dans les archives familiales et qui cherche à savoir où son ancêtre a été inhumé, ou avoir confirmation qu’il repose au cimetière de Zeitenlick à Thessalonique ou tout simplement -c’est la demande la plus fréquente- pour recevoir une photo de la tombe. D’autres familles nous demandent de rectifier l’orthographe du nom figurant sur la tombe de leur ancêtre. Le Consulat général, précise Philippe Ray, est maintenant en mesure de répondre à toutes ces demandes ». Le Consulat a récemment numérisé les registres de Thessalonique et la liste des noms est désormais consultable sur son site Internet.

Hommage

Des moments émouvants ont lieu dans le cimetière interallié, où les visiteurs français sont en augmentation constante (175 l’an dernier et 190 cette année, pour les sept premiers mois). Sur certaines tombes de soldats français, on distingue une grande pierre blanche sous la croix dans le gravier. Elles ont été transportées et déposées par 40 élèves de la ville française La Foa pour rendre hommage aux habitants de leur ville tombés à la guerre. L’inscription « Memory college lkanal Foa 1918-2018 » est gravée sur l’étui d’un masque à gaz rempli de messages laissés par les élèves de la ville de La Foa dans la chapelle du Cimetière Militaire Français.

La chapelle en briques rouges, construite en 1922, est chargée de plaques rappelant le passage de navires de guerre français, ainsi que les visites illustres des présidents de Gaulle et Giscard d’Estaing. Au milieu des offrandes des familles françaises, une petite branche aux feuilles séchées. Elle a été transportée de France par un homme de 75 ans qui s’est rendu récemment à Thessalonique avec ses enfants dans le but de réaliser le vœu de son grand-père, un soldat de l’Armée d’Orient. Il a échappé à la mort, il est rentré chez lui, mais avant de mourir a fait promettre à son petit-fils d’aller à Zeitenlick pour rendre hommage à ses camarades d’armes, morts pendant la guerre. La petite branche vient d’un des arbres que son grand-père adorait. « Pour ces centaines de milliers de combattants, la commémoration est un devoir de mémoire, non seulement pour l’héroïsme, mais aussi pour la douleur, la déchirure, la violence ».

La commémoration du centenaire aura comme point culminant en mars 2019 une grande exposition ainsi qu’une série de conférences autour d’ « histoires françaises à Thessalonique » qui présenteront « certains épisodes de l’histoire commune, car ils sont peu connus et peu enseignés dans nos deux pays », souligne Philippe Ray. « Qui connait l’existence de l’Armée d’Orient, de ces près de 400 000 soldats français stationnés à Thessalonique entre 1915 et 1918 ? Qui se souvient des batailles menées côte à côte par les soldats grecs et français, par exemple à Skra en mai 1918 ou encore l’importance de l’armistice de Thessalonique signée le 29 septembre 1918, qui a permis d’accélérer la fin de la guerre le 11 novembre 1918 ? Qui remarque aujourd’hui les traces du passage des « Poilus » ? Si nous les recherchons, peut-être que le qualificatif de « Terrassiers de Salonique » aurait été plus approprié que le surnom de « jardiniers de Salonique ».

L’œuvre « Zeitenlick, la paix retrouvée » lors de l’événement inaugural du 29 septembre est le fruit de la longue relation artistique entre le compositeur Philippe Forget et Thessalonique. « Ville frontière, ville balkanique, ville historique, Thessalonique et son prestigieux passé est une cité profondément européenne et qui regarde vers l’avenir au travers d’un présent complexe mais pétri de rencontres humaines et artistiques fortes et porteuses de sens », précise le compositeur français. « L’œuvre est une incarnation de ce désir de rencontres, de partages, de passerelles et d’existence dans le regard de l’autre : hommes et femmes morts hier sur un champ de bataille ou bien luttant aujourd’hui pour que le spectre des guerres s’éloigne à jamais ».

Photographies illustrant l’article
1. Charles de Gaulle et Konstantinos Karamanlis pendant leur visite au cimetière militaire interallié de Zeitenlick, le 19 mai 1963.
2. Document officiel de la municipalité de Thessalonique approuvant la construction d’une guérite à l’entrée du cimetière français de Zeitenlick.
3. Le général de Gaulle dépose une gerbe devant le monument-ossuaire des soldats français de l’Armée d’Orient de Zeitenlick.
4. Le premier registre des 8.310 soldats français enterrés au cimetière interallié de Thessalonique.
5. Le monument-ossuaire du cimetière militaire français de Zeitenlick lors de la visite de Valéry Giscard d’Estaing en 1975.