Le souffle de la France sur l’émancipation des femmes de Thessalonique

 

Le souffle de la France sur l’émancipation des femmes de Thessalonique

Dans cette chronique publiée le 4 mars 2021, quelques jours avant la Journée internationale des droits des femmes du 8 mars, nous avons souhaité rendre hommage aux femmes et filles qui, passées par l’enseignement français, ont ouvert la voie à l’émancipation des femmes à Thessalonique.

Il faut pour cela remonter à la seconde moitié du XIX siècle, quand se renforce le système éducatif de la Salonique de l’Empire ottoman¹ : c’est l’Alliance israélite universellefondée à Paris en 1860 et empreinte de pensée française – qui initie le mouvement en créant neuf écoles, dont trois professionnelles et six pour filles, entre 1873 et 1912. Elle est suivie, dans les années 1880, par les écoles confessionnelles des Filles de la Charité et De la Salle, ainsi que par des écoles privées françaises, Guiraud et Petit Lycée. Enfin, c’est bien sûr dans cette ville cosmopolite et multiculturelle, où l’utilisation du français comme lingua franca est très répandue parmi les élites issues de ces institutions, que la Mission laïque française choisit d’ouvrir, en 1906, sa première école à l’étranger².

Toutes les communautés ethniques – Ottomans, Grecs, Français, Italiens, Espagnols, Serbes, Bulgares, Hongrois – et religieuses – juifs (largement majoritaires), musulmans, orthodoxes, catholiques et protestants de la ville se mêlent dans ces écoles internationales. C’est dans ce terreau multiculturel et progressiste de cette ville de Méditerranée orientale ouverte aux échanges internationaux que les familles bourgeoises, en quête d’une éducation de qualité, scolarisent leurs enfants, et notamment leurs filles, amorçant ainsi progressivement l’émancipation des femmes de Thessalonique.

D’autres jeunes filles, socialement moins favorisées, acquièrent leur autonomie par le travail en gagnant leur propre salaire et en participant parfois aux mouvements sociaux de l’époque. Nombreuses sont les femmes, et en particulier celles de la communauté juive employées dans l’industrie du tabac, qui prennent part aux grèves organisées par la Fédération socialiste ouvrière de Salonique – le plus grand syndicat de travailleurs et travailleuses des Balkans, fondé en 1909.

Quelques années plus tard, quand les maris sont mobilisés au front, les femmes prennent de nouvelles responsabilités, occupent une place croissante dans la société, et renforcent leur indépendance (comme ce fut le cas dans de nombreux pays pendant la Première Guerre mondiale).

Ainsi, tant dans les milieux éducatifs que sociaux, les femmes échappent quelque peu au carcan de la sphère familiale, côtoient d’autres communautés, d’autres façons de penser, et développent une solidarité, que l’on nommerait aujourd’hui « sororité ».

L’entraide se perpétue pendant la Première Guerre mondiale et la période du front d’Orient. Lorsque, en 1917, un vaste incendie ravage Thessalonique et détruit la quasi-totalité des écoles juives du centre-ville, ce sont en grande partie les écoles de la Mission laïque française (Mlf) qui accueillent leurs élèves, au pourcentage important de filles. La transition est facilitée par la proximité des deux systèmes éducatifs et les liens noués entre le consulat de France et la communauté juive. Pendant cette période, les effectifs des établissements de la Mlf sont multipliés par trois, atteignant 1 281 élèves pendant l’année scolaire 1917-1918 ; le plus gros contingent se trouve au Collège de filles (407, pour 334 au Lycée de garçons et 190 à l’École commerciale).

L’émancipation des filles de Thessalonique, palpable à travers les photos du « Lycée³ » de l’entre-deux-guerres, ne faisait alors que commencer …

¹ Voir la Chronique du Jeudi « D’Allatini à Dassault – Une saga née à Thessalonique » (6ᵉ paragraphe).

² En reprenant le Lycée de Garçons, le Cours Secondaire de Jeunes Filles et l’École Commerciale (voir la Chronique du Jeudi « 1906, la Mission laïque française ouvre sa première école à Thessalonique » ).

³ Nom historique de l’École française de Thessalonique.

 

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